Salvador de Bahia I
Derrière les fioritures
Baroques
des voix
et des danses
acrobatiques
les roulements
frénétiques
des tambours de fer
les cris de joie
les rythmes d'enfer
les transes
spasmodiques
les orgies de couleurs
et les fumées d'encens
cur serré
je pressens
la sobre architecture
classique
d'un sombre battement
tragique
et de rauques sanglots
nostalgiques.
Salvador de Bahia II
Le candomblè
agilement dansé
par des artistes
jeunes et beaux
est un ballet
fabriqué
pour touristes
gogos
trop parfaitement réglé
trop joli et trop léché
pour être vrai.
Salvador de Bahia III
Arrachés à l'Afrique
par un destin inique
qui vous maltraite
et vous nuit
les membres enchaînés
aux membrures de chêne
vous avez traversé
la nuit
atlantique
dans le giron infâme
non d'une femme
mais d'un vaisseau de traite.
Débarqués
atterrés et passifs
dans le ventre chaud
et lascif
des cachots
du marché de Salvador
incrédules
et pensifs
vous fûtes vendus
à prix d'or.
Hélas !
de vos yeux de chair
aux lasses
paupières
jamais plus
vous n'avez revu
la lumière
sans entraves
oh ! mes frères
de race
les esclaves.
Salvador de Bahia IV
Nés et morts en servitude
la solitude fut votre lot
et le malheur.
Vous ne connûtes que l'exil
sur la terre
du Brésil
que fécondèrent
les flots
de vos sueurs.
Mais si tout martyre
attire
un sourire
rédempteur
si le sang innocent
répandu
au-delà de la haine
entraîne
un pardon
attendu
si la mort d'un juste
est bénédiction
certaine
pour le peuple injuste
si le cri
d'abandon
est Abandon en Christ
alors je crois
que votre croix
d'esclavage
pourrait être
le gage
absurde
de la béatitude
céleste
pour vos sauvages
maîtres
car vous êtes
leurs vrais patrons
les sages libérateurs
des gardiens de vos prisons
terrestres
les Pères fondateurs
de ce pays
fondé sur vos malheurs
les Pères de la Patrie
qui sur votre peine
surhumaine
s'est bâtie.
Vous qui avez tant
souffert
par notre faute
vous que nous avons violés
battus, et tués
en chair
et en esprit
vous qui de l'éternité
êtes les hôtes
et qui voyez
Dieu
de vos yeux
dessillés
j'ose vous prier
pour la justice
et la pitié
pour qu'à jamais finissent
le mépris et la peur
et que sèchent les larmes
que se taisent les armes
et les cris de douleur
et pour la liberté
si chère
et cher payée.
Telle est ma prière
lancée d'une foi sûre
comme d'un sanctuaire
vénérable et sacré
où se transfigure
un passé exécré
dans les caves obscures
sous les voûtes de pierres
du marché aux esclaves.
Salvador de Bahia V
Au café
de la place
un gamin
effronté et loquace
malgré la concurrence
acharnée
vend avec panache
aux touristes charmés
par son impudence
candide
des cornets
de pistaches
presque vides.
Salvador de Bahia VI
Dans la brise du soir
les multiples jupons
aux volants
de candide
guipure
virevoltent
frivolents
sous le sourire fripon
et le regard franc
et pur
d'une splendide
créature
à la peau noire.
Salvador de Bahia VII
La belle place du Pilori
où les esclaves rebelles
subissaient le supplice
infamant et les lazzi
imbéciles, recrépie
peinte en décor factice
de films de série B
est livrée aux lobbies
mercantiles, favoris
de monsieur le Maire.
Quant aux noirs
expropriés en masse
ils sont assis matin et soir
sur les pavés de leur place
et le parvis du Rosaire
bouche bée.
Salvador de Bahia VII
Les Jésuites des Réductions gênaient la politique coloniale et ses fructueux trafics. Ils furent donc très légalement poursuivis et condamnés par la justice du roi Très Chrétien, au nom de la Sainte Eglise.
La Compagnie fut dissoute par Rome, les pères dispersés et tous leurs biens confisqués : le roi et le pape se partagèrent équitablement leurs dépouilles.
C'est ainsi que le collège de Salvador devint le siège de l'Université de la capitale, et sa chapelle l'austère cathédrale métropolitaine.
Salvador de Bahia IX
Place de la Pitié une troupe aguerrie de saltimbanques
se produit devant un parterre choisi d'enfants des rues
de tout âge, sales, va-nu-pieds hirsutes, dépenaillés
portant en bandoulière les nécessaires accessoires
de leurs petits métiers aux salaires dérisoires
et au visage les stigmates du combat de survie.
Les jongleries, les cabrioles, les coups de pieds au cul
les pitreries les plus folles, les onomatopées vulgaires
rien ne manque, ce soir, du répertoire populaire
qui fait pleurer et rire en tout temps et sous tous les cieux.
L'argument expose pourtant un message avec clarté
de solidarité et de justice à la portée des enfants
qui, bon public, applaudissent, rient à gorge déployée
ne se font pas prier pour entrer de plain-pied dans le jeu théâtral, dansent, font silence, chantent des comptines
obéissant sans discuter au bondissant Loyal
s'apitoient aux malheurs des héros tout pareils aux leurs
crient de joie quand le bon triomphe du méchant
et le bien sur le mal. Mais la pureté de leur cur
se déploie au final, en réconciliation et pardon général.
Une vive flamme d'espoir traverse alors comme l'éclair
leurs grands yeux noirs éteints par l'excès de douleur
et ils retrouvent pour trois petits quarts d'heure
leur innocence perdue et leur spontanéité enfantine.
Salvador de Bahia X
Au toit du gratte-ciel
le menton dans la main
rêveur existentiel
un Penseur de Rodin.
Salvador de Bahia XI
Dimanche, à la sortie de la messe
un jeune gus, plutôt beau mec
genre Sidney Poitier dans Devine
qui vient dîner ce soir ?
se joint à la queue de l'arrêt des bus
D'instinct sa voisine serre son sac Hermès
des deux mains sur son flanc sec
et l'expression de son rictus
dit avec dédain : c'est un voleur
si non un violeur, c'est un noir !