L'arbre de feu (4)

Salvador de Bahia I

Derrière les fioritures

Baroques

des voix

et des danses

acrobatiques

les roulements

frénétiques

des tambours de fer

les cris de joie

les rythmes d'enfer

les transes

spasmodiques

les orgies de couleurs

et les fumées d'encens

cœur serré

je pressens

la sobre architecture

classique

d'un sombre battement

tragique

et de rauques sanglots

nostalgiques.

 

Salvador de Bahia II

Le candomblè

agilement dansé

par des artistes

jeunes et beaux

est un ballet

fabriqué

pour touristes

gogos

trop parfaitement réglé

trop joli et trop léché

pour être vrai.

 

Salvador de Bahia III

Arrachés à l'Afrique

par un destin inique

qui vous maltraite

et vous nuit

les membres enchaînés

aux membrures de chêne

vous avez traversé

la nuit

atlantique

dans le giron infâme

non d'une femme

mais d'un vaisseau de traite.

Débarqués

atterrés et passifs

dans le ventre chaud

et lascif

des cachots

du marché de Salvador

incrédules

et pensifs

vous fûtes vendus

à prix d'or.

Hélas !

de vos yeux de chair

aux lasses

paupières

jamais plus

vous n'avez revu

la lumière

sans entraves

oh ! mes frères

de race

les esclaves.

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Salvador de Bahia IV

Nés et morts en servitude

la solitude fut votre lot

et le malheur.

Vous ne connûtes que l'exil

sur la terre

du Brésil

que fécondèrent

les flots

de vos sueurs.

Mais si tout martyre

attire

un sourire

rédempteur

si le sang innocent

répandu

au-delà de la haine

entraîne

un pardon

attendu

si la mort d'un juste

est bénédiction

certaine

pour le peuple injuste

si le cri

d'abandon

est Abandon en Christ

alors je crois

que votre croix

d'esclavage

pourrait être

le gage

absurde

de la béatitude

céleste

pour vos sauvages

maîtres

car vous êtes

leurs vrais patrons

les sages libérateurs

des gardiens de vos prisons

terrestres

les Pères fondateurs

de ce pays

fondé sur vos malheurs

les Pères de la Patrie

qui sur votre peine

surhumaine

s'est bâtie.

Vous qui avez tant

souffert

par notre faute

vous que nous avons violés

battus, et tués

en chair

et en esprit

vous qui de l'éternité

êtes les hôtes

et qui voyez

Dieu

de vos yeux

dessillés

j'ose vous prier

pour la justice

et la pitié

pour qu'à jamais finissent

le mépris et la peur

et que sèchent les larmes

que se taisent les armes

et les cris de douleur

et pour la liberté

si chère

et cher payée.

Telle est ma prière

lancée d'une foi sûre

comme d'un sanctuaire

vénérable et sacré

où se transfigure

un passé exécré

dans les caves obscures

sous les voûtes de pierres

du marché aux esclaves.

 

Salvador de Bahia V

Au café

de la place

un gamin

effronté et loquace

malgré la concurrence

acharnée

vend avec panache

aux touristes charmés

par son impudence

candide

des cornets

de pistaches

presque vides.

 

Salvador de Bahia VI

Dans la brise du soir

les multiples jupons

aux volants

de candide

guipure

virevoltent

frivolents

sous le sourire fripon

et le regard franc

et pur

d'une splendide

créature

à la peau noire.

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Salvador de Bahia VII

La belle place du Pilori

où les esclaves rebelles

subissaient le supplice

infamant et les lazzi

imbéciles, recrépie

peinte en décor factice

de films de série B

est livrée aux lobbies

mercantiles, favoris

de monsieur le Maire.

Quant aux noirs

expropriés en masse

ils sont assis matin et soir

sur les pavés de leur place

et le parvis du Rosaire

bouche bée.

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Salvador de Bahia VII

Les Jésuites des Réductions gênaient la politique coloniale et ses fructueux trafics. Ils furent donc très légalement poursuivis et condamnés par la justice du roi Très Chrétien, au nom de la Sainte Eglise.

La Compagnie fut dissoute par Rome, les pères dispersés et tous leurs biens confisqués : le roi et le pape se partagèrent équitablement leurs dépouilles.

C'est ainsi que le collège de Salvador devint le siège de l'Université de la capitale, et sa chapelle l'austère cathédrale métropolitaine.

 

Salvador de Bahia IX

Place de la Pitié une troupe aguerrie de saltimbanques

se produit devant un parterre choisi d'enfants des rues

de tout âge, sales, va-nu-pieds hirsutes, dépenaillés

portant en bandoulière les nécessaires accessoires

de leurs petits métiers aux salaires dérisoires

et au visage les stigmates du combat de survie.

Les jongleries, les cabrioles, les coups de pieds au cul

les pitreries les plus folles, les onomatopées vulgaires

rien ne manque, ce soir, du répertoire populaire

qui fait pleurer et rire en tout temps et sous tous les cieux.

L'argument expose pourtant un message avec clarté

de solidarité et de justice à la portée des enfants

qui, bon public, applaudissent, rient à gorge déployée

ne se font pas prier pour entrer de plain-pied dans le jeu théâtral, dansent, font silence, chantent des comptines

obéissant sans discuter au bondissant Loyal

s'apitoient aux malheurs des héros tout pareils aux leurs

crient de joie quand le bon triomphe du méchant

et le bien sur le mal. Mais la pureté de leur cœur

se déploie au final, en réconciliation et pardon général.

Une vive flamme d'espoir traverse alors comme l'éclair

leurs grands yeux noirs éteints par l'excès de douleur

et ils retrouvent pour trois petits quarts d'heure

leur innocence perdue et leur spontanéité enfantine.

 

Salvador de Bahia X

Au toit du gratte-ciel

le menton dans la main

rêveur existentiel

un Penseur de Rodin.

 

Salvador de Bahia XI

Dimanche, à la sortie de la messe

un jeune gus, plutôt beau mec

genre Sidney Poitier dans Devine

qui vient dîner ce soir ?

se joint à la queue de l'arrêt des bus

D'instinct sa voisine serre son sac Hermès

des deux mains sur son flanc sec

et l'expression de son rictus

dit avec dédain : c'est un voleur

si non un violeur, c'est un noir !

L'arbre de feu 5