L'arbre de feu (3)
Igarassu
Sur la haute terrasse herbue
où se profilent avec faste
le couvent franciscain
et la paroisse si menue
des saints Cosme et Damien
au jour décisif et néfaste
de défaite des Indiens
le vingt-sept septembre
de l'année de disgrâce
mille cinq cent trente et cinq
en la fête des frères médecins
selon les manuels d'histoire
pour la première fois au Brésil
fut célébrée en chasubles de moire
la solennelle action de grâces
pour la très catholique victoire
de fer, de feu, de foi, et de cendres noires
par les soldats fourbus aux fiers étendards
brodés d'archanges pourfendeurs
de dragons et de tendres Madones
martialement rangés sur le rouge gazon
et furent ainsi changés et consommés
dévotement en communion
le pain des pauvres et le vin des soudards
en sang précieux et corps sacramentel
du Seigneur des cieux, l'Emmanuel
humble de cur, doux, miséricordieux
qui pardonne au pécheur, et console
le bon Pasteur qui prend sur ses épaules
carrées la brebis égarée
le Frère universel
qui guide vers le Père
le genre humain tout entier
le Prince de la paix
qui fait la guerre à la guerre
et chasse la peur de la terre
par sa parole
le guérisseur de toute plaie
libérateur des opprimés
le Dieu désarmé
livré aux mains de ses bourreaux
serviles, par un baiser trompeur
le mystique Agneau
docile, égorgé sans un cri, sans un pleur
Jésus le Christ, sauveur.
Recife I
Quand on m'indique
le hamac
de coton bis
qui balance dans la brise
exquise
de la chambre haute
et que sous les regards
gentiment ironiques
intrépide
j'y monte
j'ai le trac
je l'avoue
mais par hasard
du premier coup
je dompte
le perfide
assurant mon assise
et je remarque
avec surprise
que ce sans faute
m'a acquis
l'estime de mon hôte.
Recife II
L'ancien bidonville, gagné autrefois sur la palude et la fange, s'est transformé, par l'effort solidaire de ses habitants, en un quartier tranquille où il fait bon vivre.
Mais la cité des riches a grandi, et le terrain - devenu central - est convoité par un promoteur qui construira un centre commercial.
La mairie, généreuse, se charge de reloger tout le monde dans la banlieue, loin du travail, des commerces et des écoles.
Recife III
Après la fête
des noces
dans le soir
tendre
sous les journaux
qui leur couvrent la tête
entendre
sans rien y pouvoir
les sanglots
que jettent en cachette
les gosses
du trottoir.
Recife IV
Léon, l'aveugle-né
est heureux de son sort
car ses yeux morts
n'en voient que mieux
ce que seul un cur pur
est capable de voir
il est assis sur le parvis
sa canne blanche appuyée
au mur gris de l'église
parmi les gamins du trottoir
dépenaillés
il joue de l'accordéon
de ses doigts longs
et agiles
les enfants sont calmes
étonnement sérieux
cet avocat fragile
au sourire radieux
à peine âgé plus qu'eux
les charme
n'ayant rien à craindre
d'un infirme
ils confient leur détresse
leurs alarmes
à sa tendresse
ils s'épanchent sur son cur
et coulent les larmes
sans pudeur.
Léon, l'aveugle-né
a mis sa faiblesse
au service exclusif
des enfants de la rue
il se penche sur leurs malheurs
les sévices, la faim, la peur
chaque jour il remue
ciel et terre
fait le siège des ministères
sans se lasser il ose plaider leur cause
et ne rencontre que des sourds
des muets, des manchots de l'amour
il cherche un toit
pour ces gosses
une école, un emploi palliatif
un espoir de survie
il est seul à mener son combat
tous contre lui
et lui seul pour tous
seul dans sa nuit
mais il y croit.
Léon, l'aveugle-né
joue de l'accordéon
sa canne blanche est appuyée
contre le mur de la tour
ses protégés sont là
qui l'entourent
non ! pas tous, hélas !
l'un d'eux, le plus petit
le plus gavroche
a été découvert ce matin
juchant les immondices
sous les voûtes caduques
du viaduc tout proche
mais il ne dormait pas
ses yeux grands ouverts
regardaient très loin
quelque part au-delà
d'un horizon trop moche
et son sourire mutin
se figeait en rictus
accusateur
une balle de revolver
calibre quarante et plus
celles dont la police
impunément abuse
lui traversait la nuque
de part en part.
Léon, l'aveugle-né
assis sur le parvis
sa canne blanche appuyée
au tronc d'un saputi
dans la douceur propice
d'une nuit étoilée
joue à l'accordéon
d'antiques mélopées
que chantait sa nourrice
de sa voix éraillée
pour consoler des gosses
qui pleurent le sacrifice
atroce d'un ami.
Itamaracà
La mère aux tétins rebondis
et au giron tout rond
lourd d'une nouvelle vie
se repose alanguie
dans l'ombre bleu et rose
du morose fortin
de martiale mémoire
Le tout jeune papa
insoucieux des aléa
de l'histoire coloniale
joue avec son bambin
qu'il tient à bout de bras
et dont la joie explose
en rires cristallins
Ça me fait quelque chose.
Fortaleza I
Aux marches du parvis
les enfants de la rue
reniflent, l'il atone
la colle ou le vernis
qui assomme et qui tue
pas pour leur plaisir
ni par un défi fol
comme font les nantis
en gamins capricieux
mais pour tromper leur faim
et oublier un peu
leur jeunesse perdue
sans mère qui cajole
et sans jeux enfantins
puis iront en silence
âprement disputer
aux vautours et aux chiens
leur ignoble pitance
sur la montagne fumante
de détritus.
Fortaleza II
Carnaval d'hiver
1
Au temps du carnaval de la plage
la fleur de la jeunesse blanche
délaisse les quartiers sages
pour prendre sa revanche
sur l'ennui mortel qui la ronge
trois folles nuits de tintamarre
de fièvre et de mensonge
à quatre cents dollars.
2
De chope en chope
la bière blonde
et le pepsi
coulent à flots
la lune ronde
nyctalope
il de cyclope
luit au zénith.
3
Dans la nuit
interlope
tous les blancs sont gris
et pissent non stop
une mousse d'or
dans les caniveaux
sous le regard
goguenard
d'un million de badauds
en goguette.
4
Le service de sécurité
passablement musclé
formé de chômeurs noirs
à l'air patibulaire
loués pour quelques sous
aux clubs de capoeira
de boxe et jiu-jitsu
tient en respect
sans trop y croire
les gamins du trottoir
et les pickpockets.
5
Vendu sous nom d'emprunt
qui ne trompe personne
on respire un parfum
délétère qui assomme
les vapeurs d'éther
rendent dit-on
les filles plus faciles
et plus entreprenants
les timides garçons.
6
On se pelote
on se bécote
sans façon
et puis l'on danse
yeux dans les yeux
quel bonheur
l'on se déhanche
panse contre panse
à hue et à dia
aux rythmes noirs
de la Bahia
l'on se dépense
à crève cur
et puis chancelle
la demoiselle
ou le garçon
c'est selon
et comme en transe
l'on recommence
au ciel entraînés
sur les ailes si belles
des décibels
déchaînés.
7
Le combi ambulance
suit à la trace
et puis ramasse
sans trop d'égards
une beauté hagarde
habillée comme un mec
qui pique un fard
dans ses vomissures
se défend ongles et becs
et rugit des injures
à faire rougir
un corps de garde.
8
Du haut des loges
des sponsors
des pères et des mères
dignes d'éloges
sont là qui regardent attendris
leurs filles et leurs fils
et qui les applaudissent
en poussant de hauts cris
il faut bien pensent-ils
et non pas sans raison
que jeunesse se passe
et qu'elle jette sa gourme
mais cette ducasse
vulgaire et sans âme
est-elle la bonne façon
de faire de garçons
des hommes d'honneur
et de filles en fleur
des femmes.
9
Aux petites heures
les éboueurs municipaux
en rangs serrés
armés de râteaux
et de pelles
récoltent les fringues
fripées
les baskets dépareillés
les bouteilles
vides et les capotes
pleines, les seringues
ensanglantées
chaussettes en pelotes
et les petites culottes
en lambeaux
et tout le triste superflu
que délaisse
sans y penser davantage
une marée humaine
en son reflux.
10
Grâce à leur zèle
à leur réveil pâteux
touristes callipyges
aux murs détestables
et vieilles demoiselles
respectables
pourront oublier
(publicité oblige)
leur mal aux cheveux
affalés sur le sable
immaculé.
11
Alors que le soleil
galope
pour rejoindre la lune
en son orbite
bercé par le flic flac
du ressac océan
dans l'échoppe
de fortune
qu'il habite
un marchand
sommeille
dans son hamac.
12
Nauséeux
yeux bouffis
pieds en feu
gorge râpeuse
langue pâteuse
les tympans
douloureux
qui bourdonnent
je m'en retourne
sagement
faire un somme
dans mon lit.
Fortaleza III
Mais où sont donc tire laine
mendiants, gamins, clochards
dont la ville était pleine ?
Ils sont à l'abri des regards
en colonie, logés, nourris,
blanchis aux frais de la mairie.
Fortaleza IV
Les huit cents détenus
les durs parmi les durs
dont les geôliers ont peur
sont les amis attendris
d'une femme menue
dont l'amour et l'humour
a libéré leurs curs.
Guaramiranga
Oiseau cramoisi
en tupi guarani
tel est le joli nom
du petit bourg tapi
au cur de la serra
dans la brume des monts
parmi les caféiers
les champs de bananes
les plans de kiwis
et les orchidées
au tronc des palmes
et plus haut ce sera
le Pico Alto
sommet du Ceará
et la lointaine vue
à pic sur l'aride sertão
mais, las ! je maudis
sur tous les tons
la chaîne Globo
et ses télévisions
qui nous ont fichu
là, leurs antennes.
Morro Branco
Sur le papier écru de la plage
où se dessinent en ombres sages
filets de pêcheurs et jagandas
de limpides filets d'eau potable
peignent dans le grès friable
mêle d'argile crue qui les colore
une palette aux infinis éclats
de sables fins multicolores.
Redenção
Les plantations de canne
et le haut pain de sucre
appelé Doigt de Dieu
sont témoins silencieux
du succès prodigieux
dont Redenção fut l'âme
sur les démons du lucre
et l'esclavage infâme.
Natal
Après avoir joué
et ri
comme des fous
en dévalant
casse-cou
les dunes escarpées
l'on déguste
sous le couvert
des arbustes
fleuris
des noix de cajou
grillées
et des langoustes
frais pêchées
l'on s'en pourlèche
goulûment
en sirotant
à petits coups
l'eau fraîche
de coco vert.
Pirangi
Pour mon il
distrait
et sceptique
c'est une petite forêt
sans attrait
particulier
pourtant cette anodine
frondaison
aux mille troncs
en secret reliés
par les racines
pourrait bien être
me dit-on
avec un orgueil
légitime
hormis un certain champignon
kilométrique
le plus grand être vivant
de la planète.
João Pessoa
Viande crue
séchée au soleil
de la rue
haricots
et semoule
de manioc
grillée
gâteaux cuits
dans le miel
qui coule
le tout, arrosé
de caipirinha
au citron vert
qui flatte
le gosier
Pereira
me gâte
aujourd'hui.
Caruaru
Les mares sont vides
les sources taries
la terre aride
se fend
l'air torride
flétrit l'épi
qui pend
dans l'azur trop limpide
le vautour
impavide
en cercles courts
attend
son tour.
Garanhus I
Garanhus
au manteau
d'herbe
toujours vert
confortablement
sise sur ses coteaux
ouverts
a miraculeusement
maintenu
l'humble beauté sévère
et acerbe
des villes pionnières.
Garanhus II
Il est venu enfin le soir de délivrance
pour celui qui connut le cruel chagrin
d'une brève existence faite de gloires
sans lendemain et d'infinis déboires
et fut fidèle à sa vertu d'espérance
jusqu'à la fin du temps prescrit par le destin
tout au bout du chemin ardu de son errance
sur la dernière plage sous le dernier soleil
là où le Portugal par delà les embruns
les brumes océanes, tend des mains amicales
vers la rive lointaine des terres coloniales
d'où il vint, Heleno, tous les sens en éveil
au matin radieux de son adolescence.
Sang mêlé, douloureux et rebelle
ce rejeton rétif d'une lignée servile
libéré de ses chaînes ancestrales
par l'intelligence mystique de son cur
fit taire pour toujours l'héréditaire haine
et des humains se fit l'esclave universel
pour imiter son maître et sans entraves
ni peur les voir ainsi renaître un par un
à la révolution culturelle de l'amour
fondement très sûr et base très certaine
d'une vie familiale au niveau planétaire
dont le besoin urgent religieux et civil
est si vif et si clair et pourtant importun
que seul un grand sursaut des âmes populaires
moralement trempées à l'immortelle flamme
pourra lui apporter et un corps et une âme.
Le Père - celui du ciel car sur terre le sien
certes ne fut pas tel - le rappela à lui
par surprise dans la force de l'âge
car il aime peupler son séjour éternel
- images de son fils - des justes qu'on outrage
et des sages, bannis, au silence réduits,
incompris et jugés mais qui gardent courage
et dans l'adversité reconnaissent l'appel
à se montrer plus fort à se montrer plus pur
à tendre l'autre joue, méprisant la torture
et désirant la mort, à prier jour et nuit
pour leurs persécuteurs et laisser en partage
le souvenir béni le précieux message
d'un homme grand et vrai d'un ami fraternel
d'un conseiller prudent au jugement très sûr
tout comme toi, Heleno ! le meilleur des mortels
clair soleil dans le ciel des noirs où tu luis.
Lagarto
Dans le beau sanctuaire
où prient ceux qu'on rejette
l'artiste pauvre a sculpté
une Madone de pitié
avec une vieille brouette
aux lourds bras de fer
et une paire de roues dentées.