Michel Pochet
L'arbre de feu
(Aquarelles du Brésil)Brésil n. m. (XIIe ; de breze var. anc. de braise). Bois d'un arbre de la famille des césalpinées contenant un colorant rouge (comme braise).
Á Heleno Oliveira,
l'ami poète - trop tôt disparu - le premier Brésilien que j'ai connu, qui fut et qui reste pour moi la porte royale de son peuple et de son pays, lui qui me dit, après avoir lu L'Arbre de feu : "tu as compris !" me faisant ainsi le compliment le plus désiré, et qui, généreux, accepta d'en rédiger la version portugaise, je dédie ces aquarelles - et quelques eaux fortes !- de son pays.
Tombeau d'Heleno
Oh ! Heleno
ami vieil
qui tant pâtis
peut-être, de l'ingénue
cruauté
aussi
qui fut la mienne
involontaire
et de douleurs non pareilles et si longtemps portées
qu'un chaud tambour de chair
trop tôt usé
finit par se taire
avant l'âge
et cessa de battre la mesure
de la démesure
de tes élans vitaux
sur une plage
nue
de l'Algarve
dans l'ambiguë
douceur
d'un soir d'été
Tu laisses en héritage
l'ardeur et le courage
éclairant du dedans
ton rond visage marron
le regard grave
mi sage et mi farceur
de l'ancêtre chenu
des villages
et la danse agile et la transe et le geste charmeur
et le mythe et le rite
libérateur
le rire d'un clairon
qui sonne
et les mots sans ambages
du poète griot
l'ombrageuse passion
du vrai et du beau
et la rage sauvage
d'être un homme
pour de bon
oh ! Heleno
cher desaparecido
Fier de ta négritude
et des brutaux outrages
de la servitude
séculaire
qui fut le triste lot
et le martyre quotidien
des tiens
sur la terre marâtre
de l'exil
dans l'opiniâtre solitude
de ton dernier asile
précaire
toi le mulâtre
le vaurien
tu chantais
solidaire et sans haine
les lumières du désespoir
tes racines africaines
et l'honneur noir
Mais par un étrange
échange
par où se venge l'Histoire
c'est à la terre des bourreaux
de ton âme populaire
que tu offres ton corps
en communion
propitiatoire
et par ce don
ce pardon
qui t'honore
et t'associe au mystère
du dessein divin
la mémoire de siècles de souffrances
dont les plaies béantes
saignent encore
devient semence
grosse de l'espérance
d'un autre millénaire
plus humain
Loin de ta mère l'Afrique
et loin du Brésil
de tes frères
sur les bords du Tage
qui vit sans remords
les lourds vaisseaux de mort
chargés à ras bord
des gains fabuleux
du honteux trafic
triangulaire
parmi les oliviers noueux
au feuillage toujours vert
et les champs d'asphodèle
sauvage
au coeur d'une ville
lumière
qui portera ton nom
en perpétuel hommage
sur le tertre fleuri
d'où tu proclameras
haut et clair
ton message
éternel
oh ! Heleno Oliveira
je n'ai pas de sanglots
ni de larmes
non !
mais je brûle soudain
d'un feu que la surprise
douloureuse de ta mort
attise
et je fourbis les armes
lumineuses
d'un combat sans repos
contre la bêtise
et contre le sort.
Août-octobre 1995