Michel Pochet

(traduit par Philippe Blondel)

Pour un art en communion

Mon expérience artistique avec Chiara

" Rounds " de Luciano Berio

Spectaculaire, n’est-ce pas ? Cela vous a plu ?

J’ai choisi ce morceau de musique vraiment contemporaine (même si elle a été composée il y a trente deux ans) pour introduire cette heure toute consacrée à l’art dans notre siècle, ainsi qu’à mon expérience artistique avec Chiara.

Première partie

 Dieu Beauté

Il était clair, lorsque j’étais jeune, dans l’esprit de beaucoup que Dieu et la Beauté, ou pour le moins l’art et la religion, s’opposaient. On aimait voir une contradiction entre la sainteté et la vie d’artiste. Il y avait opposition dans les termes. Pour moi au contraire c’était une seule chose au point que ma foi en Dieu avait été ébranlée par la constatation que je la confondais avec la jouissance esthétique, et l'idée je donnais au Beau que j’expérimentais, le nom de Dieu - sans que je sache s’il existait vraiment.

Dieu, en tant que Beau était une expérience constitutive de mon identité. Cela remontait à mes premiers souvenirs d’enfant, expérience qui ne s’est jamais trouvé démentie par la suite. Je me sentais appelé, ensemble au sacerdoce et à l’art.

Une attraction subtile du néant

Avant le moment de la rencontre avec Chiara, c’était le temps de fortes et profondes secousses. Ce que je ressentais et ce que je comprenais de mon identité, je ne voyais pas comment le réaliser.

Il n’y avait pas la place en moi pour un monde divisé en deux parties : le religieux et le profane. J’enviais d’autres époques qui avaient rendu possible l’art d’un Bienheureux Angelico, ou bien la foi d’un Michelange.

Et j’arrivais à penser à une absurdité : d’imaginer fonder, puisqu’elle n’existait pas, une communauté d’artistes tous dévoués au Dieu Beauté.

Je doutais. J’ai cherché durant des années la preuve de la non existence de Dieu, ou bien celle de son existence. Mais aucun raisonnement ne me convenait.

J’étais alors étudiant à Paris. Extérieurement, j’apparaissais comme un jeune heureux. Je l’étais. Mais le doute installé en moi rendait tous mes actes précaires et je me souviens qu’une nuit, après avoir vu un retentissant Don Giovanni à l’Opéra, et me trouvant dans une situation d’abattement plus sérieux, je me suis demandé si j’avais des raisons suffisantes pour vivre.

Je n’en avais pas. Mais je ne trouvais pas non plus une quelconque raison pour me suicider. Et encore une fois je dépassais ainsi l’attirance du rien.

Fiera di Primiero

Durant la Mariapolis de 1959 mon intimité avec Dieu se distingua d’un coup de la jouissance esthétique. J’y expérimentais que Dieu était très proche de moi, mais tout goût esthétique était disparu. La nature, que je savais merveilleuse, je la voyais inanimée, semblable à un décor de théâtre. Dieu avait disparu du Beau. J’en fus bouleversé et troublé.

Une voix intérieure me disait : arrête de confondre Dieu avec la beauté au risque de nier son existence alors qu’il vient à ta rencontre dans la beauté. Croie. Fais attention car cela peut être la dernière occasion qui t’est donnée ! De fait, à la Mariapolis il me fut donné l’occasion de décider de croire en Dieu et de le choisir en plaçant toute autre chose en second.

Une idée nouvelle faisant son chemin en moi : ton art sera de vivre Marie, dans le sens de donner Jésus-Beauté au monde. Et ce sera ton sacerdoce à toi : donner corps à la beauté de Dieu.

En laissant Fiera di Primiero, j’écrivis une lettre à Chiara dans laquelle je racontais, dans les détails toute mon histoire jusqu’à parler de cette intuition de ma vocation et je lui demandais ce qu’elle en pensais.

Elle me répondit par cette lettre : " Pour ce que tu me dis dans ta lettre, j’espère pouvoir en parler avec toi plus à fond lorsque je te reverrais, peut-être à Paris. En attendant, continue sur le chemin entrepris. Je crois que Jésus a un dessein sur toi. Mais i l se manifestera ".

Une vision esthétique du monde

Durant l’hiver 1961 nous nous rendions à Rome en deux voitures. Je me suis retourné pour saluer les occupants de la seconde voiture. Le soleil était déjà à l’horizon. J’ai encore dans les yeux sa beauté. Il me semblait qu’il vivait, qu’il vibrait et qu’il dansait dans le ciel bleu dégagé.

Mon cœur battait à peine. Je ne respirais presque plus. Et puis d’un trait sortirent du soleil des ondes d’une lumière très douce, comme si une respiration s’élargissait sur la totalité du ciel, en prenant au fur et à mesure toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Je pensais au soleil comme métaphore du Christ, mais la lune, comme métaphore de Marie manquait. Et puis le sanctuaire de Ronchamp se profila devant nous, nous invitant. Sa structure blanche telle une femme bien présente m’entoura d’une paix formidable. Je compris, au travers de la symbolique que Marie était là, non pas comme la lune mais comme le ciel tout bleu qui contient le soleil. Ce fut ce soir-là que je sentis et que je compris aussi qu’elle est la mère du Bel Amour et j’en voulu être son fils.

Le soleil était couché, mais sa lumière dorée faisait en sorte qu’il n’y avait pas d’ombre, mais que tout était lumière. Dans cette lumière, tout ce que mes yeux pouvaient voir était beau. Des mystiques, en pareille occasion auraient eu une vision religieuse du monde. En tant qu’artiste la mienne fut une vision esthétique.

Depuis ce jour chaque beauté est relativisée à cette vision d’une beauté sans pareil. Et puis, à partir de maintenant j’étais assuré de pouvoir trouver une semence de beauté n’importe où.

L’art devenait une chose passagère, mais en même temps il trouvait son fondement et sa raison d’être. Car, si Dieu voit le monde ainsi, il s’agit de le montrer comme lui le voit. C’est cela l’art.

Le marchand de tableaux

Un ami de famille me présenta à un important marchand de tableaux parisien qui apprécia les travaux du jeune artiste. Généreux, il m’expliqua ce qu’il fallait faire pour entrer dans son écurie, avec l’avenir assuré. Il suffisait de choisir un style assez caractéristique, facilement reconnaissable sur le marché et s’y tenir. Il me montra les travaux de ses protégés. Eh bien, chacun avait développé un style à la mode, pas forcement désagréable il est vrai, mais déjà fermé sur soi, donc déjà vieux. Je m’enfuis, dégoûté.

Le " Centro Maria "

En octobre 1961, Chiara parla d’un Centre artistique du Mouvement, le " Centro Ave Maria ". Il était double : le " Centro Ave ", féminin et le " Centro Maria ". Pour symboliser cette naissance, Chiara donna a Silvana Cerquetti le nom de ‘Ave’. Le ‘Centro Ave’ s’est développé jusqu’à maintenant comme on le sait, mais le ‘Centro Maria’ disparut dans l’oubli.

Ces jours-là Chiara m’avait demandé de faire un billet pour les vœux de Noël. Je dessinais une scène de la nativité , mais elle-même disparut dans l’oubli.

En réalité Chiara l’avait bien choisie mais le billet avait été imprimé avec deux grosses fautes d’orthographe dans le texte. Toutes les cartes ont été alors détruites.

En bas, à gauche, Chiara avait fait écrire ‘Centro Maria’. Le ‘Centro Maria’ était donc bien né ensemble avec le ‘Centro Ave’, mais né et mort en même temps.

Pour moi, cet épisode de l’avortement, si l’on peut parler ainsi, du ‘Centro Maria’ est l'apologue de mon entière expérience artistique dans le Mouvement : perdre et retrouver, pour perdre encore et plus radicalement.

La mère du Bel Amour

J’étais profondément conscient qu’il ne fallait pas enterrer mes propres talents par simple peur, ni manquer de l’huile (nécessaire à la lampe) par négligence. Il ne s’agissait pas de demander aux autres d’être les responsables de mon propre dessein de Dieu, ni même à mes supérieurs. Obéissance loyale et détachement joyeux, dans le respect scrupuleux des dons de Dieu.

De tout cela j’en parlais à Chiara dans un échange de lettres : " Comment se fait-il qu’aujourd’hui j’éprouve le besoin de faire le point ? Peut-être parce que ma vie t’appartient. peut-être parce que je suis né avec toi dans l’esprit de Dieu, et parce que je suis une de ses paroles au sein de sa parole que tu es toi-même. J’aimerais ne jamais parler de moi, et cela explique peut-être mon silence habituel avec toi, mais aujourd’hui je découvre encore plus que je n’existe pas. Toi, tu existes. Je suis un de toi. Je le sais depuis que je t’ai rencontrée. Je n’ai jamais eu de doute à ce propos. J’ai toujours et seulement aspiré à n’être rien pour te laisser la place, pour te permettre de vivre chez un autre individu, de parler une autre langue, de pénétrer dans d’autres milieux, de t’exprimer avec d’autres moyens d’expression, de voir avec d’autres yeux, d’aimer avec un autre cœur, de souffrir avec d’autres nuances de la souffrance.

Je t’ai rencontré cela fait 15 ans maintenant et j’éprouve aujourd’hui le désir de savoir qui es-tu en moi. Que sens-tu d’être en moi ? Es-tu libre en moi ou bien est-ce que je mets un obstacle à ton amour ? à ta souffrance ? Je cherche à cueillir le battement de ton cœur dans le mien, je cherche à balbutier la parole au travers de la mienne, et je m’efforce de t’être fidèle, mais qui es-tu en moi ?

Je m’aperçois que là où je vis d’autres se sentent encouragés à travailler dans le domaine artistique. Est-ce toi en moi qui les encourage ? Si ce n’était pas le cas que m’importe ? Si tu n’apprécies pas ce que j’écris, ce que je peins ou ce que je sculpte ou crée dans d’autres arts, que m’importe ? Ce que je veux c’est être toi. Mais toi, qui es-tu en moi ? ".

Chiara m’a répondu : " Le plus grand chef d’œuvre que tu peux faire et tu en es capable, c’est de sculpter Marie en toi. Je dis que tu en es capable parce qu’avec la grâce de Dieu tu es arrivé à comprendre qu’il faut déplacer chaque chose pour laisser la place à Dieu seul.

Si, exceptionnellement, tu tiens encore un crayon, un pinceau, un ciseau pour dessiner, peindre ou sculpter, c’est parce que celui qui te dicte la volonté de Dieu a pensé que cela n’est pas un obstacle à ta sanctification et y apporte même une note de beauté.

Tu me demandes – et je comprends ton expression – ce que je suis en toi, autrement dit ce que fait le charisme en toi : je voudrais te dire que je désire répéter ma vie en toi, aimer Dieu aussi avec ton cœur, en particulier comme ‘Mère du Bel Amour’. Je pense que cela te suffit et t’inspire ".

Mon arrivée à Rome

Après 24 années passées en Belgique comme délégué du Mouvement, je me suis retrouvé fatigué et j’ai été appelé à Rome pour me reposer. Et lorsque je me suis repris, Chiara m’a demandé de rester pour " travailler dans mon domaine et pour le monde de l’art ". Pour comprendre ce qu’elle désirait j’ai rappelé à Chiara l’histoire de ‘l’avortement’ de 1961 et elle-même a confirmé que ce qui venait en lumière était le ‘Centro Maria’.

 

Seconde partie

 L’Art moderne

 

Diapositives de la peinture contemporaine

(Attention le fichier est long! 3,58MB)

Ma formation artistique fut substantiellement classique, et donc peu ouverte à l’art contemporain. Comme beaucoup j’étais perplexe devant un art qui paraissait ne pas avoir comme but la beauté. J’étais tenté de me réfugier dans un passé esthétiquement sûr lorsqu’il n’y avait personne à contester que le but de l’art était la beauté et que le laid en était le contraire.

Pendant des siècles l’art par définition avait tendu à l’harmonie, c’est à dire à la jouissance esthétique. En musique les dissonances étaient bannies. Il existait des règles de composition, de juxtaposition des couleurs. Certaines réalités de la vie étaient considérées triviales, pas suffisamment nobles pour être objet de la création artistique.

Les artistes modernes ne voulurent pas se mettre au service du plaisir pur. Ils refusèrent un art de divertissement, de consolation, même religieux, éloigné de la réalité.

Ils renversèrent la définition de l’art. Le beau, dans ce qu’il avait d’agréable, cessa d’être le but de l’art. Il n’y eut plus de sujets tabou. Juxtaposer des couleurs contrastantes, des formes disparates, provoquer des dissonances musicales, utiliser le langage populaire en littérature, en rompant toute convention, toute règle de composition, cela devint un credo esthétique.

Comme beaucoup, j’étais déconcerté par l’art moderne. Je n’arrivais pas à concilier l’idée de la beauté comme attribut de Dieu et un art qui, de fait, se présentait souvent justement comme matérialiste et qui d’emblée ne cherchait pas l’harmonie.

Cependant, comme beaucoup, je me surprenais à croire que certaines œuvres, même laides, me touchaient en profondeur. Elles révélaient des réalités humaines cachées, des souffrances, des effrois, des détresses, des solitudes, tous les maux et les salissures de notre siècle. Sans complaisance avec le mal et bien au contraire provoquaient la compassion, et non la jouissance morbide.

D’autre part je n’arrivais pas à supporter la littérature édifiante, les images pieuses et toute la production à l’eau de rose d’artistes qui se disent croyants.

Mon intérêt pour l’art moderne, pour tel film déconcertant, pour tel roman difficile, pour telle peinture grotesque, pour telle poésie hermétique, était-ce une faiblesse ou une imperfection ? Je sentais instinctivement que la vérité et le bien était du coté de ‘ce laid’ et non pas du coté de ‘ce beau’.

Chiara est sortie de ce dilemme lorsqu’elle donna aux premières focolarine qui commençaient à étudier ce conseil : Elle leur disait de ne pas se laisser intimider par les idées imprimées dans les livres, mais d’aimer les penseurs comme leurs prochains en voyant en eux Jésus, peut-être abandonné, ou mort, mais de recevoir d’eux la part de vérité que chacun avait à leur transmettre.

C’est ainsi que j’ai fait avec les artistes. J’ai appris à les aimer. J’ai peut-être rencontré un manque d’harmonie dans leurs œuvres mais au delà de la plaie que représente le laid, j’ai vraiment trouvé beaucoup de beauté.

Not I

mvc-308f.jpg (32398 byte)

Samuel Beckett, par exemple a porté jusqu’à ses conséquences extrêmes un théâtre rendu essentiel à l'extrême. Nous avons aujourd’hui la chance d’avoir parmi nous Sarah qui a raconté cette belle expérience à Chiara. Cette créature douce et angélique nous interprétera un des morceaux les plus difficiles pour une actrice, celui de la bouche dans le ‘Not I’, ‘pas moi’. C’est un monologue en anglais, mais je crois que nous n’aurons pas de difficulté à comprendre le sens profond de ce chef d’œuvre du non sens.

 

La ‘Dolce Vita’

Projection de la scène finale de La dolce Vita

Lorsque Chiara nous lut sa page intitulée " La Résurrection de Rome ", elle notait dans sa présentation que Fellini n’avait rien inventé lorsqu’il fit le tournage ‘la Dolce Vita’, parce que Rome était comme il l’avait décrite dans son chef-d’œuvre, vue alors comme une ‘invention diabolique’. A ce moment-là Chiara nous lut deux textes qui traitaient de l’enfer.

Je lui écris : " Parmi les réalités merveilleuses que tu nous fait voir aujourd’hui, je crois que la plus belle a été la vision de l’enfer. C’est un chef-d’œuvre, tout comme ‘La Dolce Vita’, où, d’une manière géniale Fellini décrit la Rome infernale et tragiquement grotesque, ressemblant à celle que tu décrit dans la page que tu nous a lue. L’impossibilité d’aimer, le non sens de tout, le renversement exaspéré des valeurs, la course sans que l’on puisse s’arrêter, l’ennui sans réveil, un monde ressemblant au cadavre d’un grand poisson aux yeux écarquillés. Je pense que Fellini, comme les grands artistes de notre temps, a su décrire l’enfer, mais il ne savait pas qu’on pouvait le voir à partir du Paradis, même si les toutes dernières images du film – qui montre une fille aux yeux limpides et au sourire plein de pureté – peuvent être interprétées comme le désir de regarder avec d’autres yeux.

Dans " la Résurrection de Rome " tu montres quel doit être le regard de l’artiste qui voit tout, même le mal qui se cache. Mais tu ne le fais pas d’une manière ambiguë, complaisante, avec le risque d’en faire une ‘invention diabolique. Tu nous guides vers la beauté et la lumière dans lesquelles ces réalités – rachetées par Jésus Abandonné – se présentent dans la vision du Paradis "

Je n’avais pas dit à Chiara, mais je le pensais, que la jeune femme aux yeux limpides, qui souriait avec un amour immense parce que désintéressé et qui cherchait en vain de parler avec Mastroiani, de l’autre coté du fleuve, et qui lui faisait peur en esclave qu’il était du monde cadavérique ; je pensais qu’elle n’avait pas été inventée par Fellini mais qu’elle était bien cette jeune provinciale qui avait écrit " la Résurrection de Rome ".

Une jeune fille qui porte sur la réalité un regard sans peur, qui recherche la beauté là où elle n’est pas, et qui la trouve, avec ce regard qui voit la mort de la beauté mais qui n’en doute pas et la ressuscité.

Ressuscité avec les stigmates de la Passion

GESUFARO.jpg (74573 byte)

Il y a quatre ans, à la Mariapolis Faro, Ivan Bregant désirait que je peigne. Je n’étais pas dans les conditions mentales de le faire et à cause de la guerre je n’avais pas de quoi le faire. J’ai trouvé un vieux drap, taché, déchiré ainsi qu’un peu de peinture. J’ai donc peint.

Un autre ami, Bostian, surpris par mon travail, pensa que devait exister quelque part un second drap pour constituer la paire. Une fois trouvé, nettoyé et repassé il me le donna pour en faire un autre chef-d’œuvre. Il se trouvait être vieux, troué, en loque … à jeter !. J’étais désolé. Mais comment ne pas décevoir Bostian ?

Je regardais avec une certaine angoisse l’épave qui s’effilochait et il me vint à l’esprit Jésus abandonné. Lui aussi s’effilochait. Consummatum est. Je peins le grand visage d’un homme souffrant, couronné d’épines, ensanglanté. Mais quel ne fut pas mon étonnement en me rendant compte que je n’étais pas en train de peindre l’Abandonné mais le Ressuscité. Deux icônes opposées réunies. Le Ressuscité avec les stigmates de l’abandon

Diapos ‘Gesufaro’

Bouleversé, je regardai durant des heures l’image qui s’était imposé à mon pinceau. S’éclaircissait dans mon esprit l’expérience esthétique de ce siècle.

La Beauté éternelle s’est fait homme en Jésus. Il a vécu toutes les facettes de la vie humaine, des plus sublimes aux plus banales, des plus joyeuses aux plus douloureuses, jusqu’à l’abandon et à la mort. Jusque dans la Résurrection.

Parfois, dans l’art contemporain la beauté est réduite à un cri inarticulé mais ainsi elle s’exprime de façon radicale. Elle nous donne son Esprit.

Elle semble morte, ensevelie sous la pierre du laid. Mais le troisième jour la tombe est vide. Quelqu’un nous dit qu’elle est ressuscitée et qu’elle nous attend.

emmaus4.jpg (98664 byte)

Elle chemine avec nous. Elle nous parle. Le cœur brûle dans la poitrine. Le soir tombe. Nous la retenons pour le repas, mais nos yeux s’ouvrent au moment ou elle disparaît. La beauté ressuscitée n’apparaît jamais : elle disparaît, elle se cache dans l’anonymat de l’homme quelconque, dans le banal, dans le quotidien. Le soleil se couche, laissant la place à la lune. Marie, reflet de la beauté ressuscitée, est toujours présente là où la beauté disparaît, pour nous guider vers elle.

La beauté est sur la rive du lac, méconnaissable. L’œil pur la devine et nous ouvre les yeux. Nous nous jetons à l’eau et la beauté nourrit notre esprit et nos sens, avec le pain cuit sur la pierre chaude.

Il ne s’agit pas de la beauté qui est toute fascination, léchée et séduisante, doucereuse jusqu’à la nausée, parfumée comme l’est une fleur vénéneuse, éventuellement pieuse comme l’est le bigot, en vérité luciférienne parce que non incarnée.

La beauté est forte, hardie, courageuse, patiente. Elle ne se donne pas en spectacle et ne se prostitue pas. Elle peut apparaître aux yeux de beaucoup comme dysharmonie, cacophonie, obscurité, puisque, dans sa gloire, elle porte les stigmates de la passion et de la mort.

Olivier Messian

Quatuor pour la fin du temps, cinquième mouvement, "Louange à l'éternité de Jésus". Ecrit et interprété pour la première fois dans un camp de concentration durant la dernière guerre mondiale. (Alessandro Capella, piano, et Sophie Rossé, violoncelle.)

Troisième partie

 l’Art en communion

 

Une des conséquences du charisme de l’Unité, très attendue par les artistes est un art renouvelé, un art "idéal". Et certaines expression de Chiara font entrevoir un lien profond – presque une identification – entre beauté et vérité, entre l’âme de l’artiste et l’âme du saint … qui demanderait une réflexion approfondie.

A cette grande espérance d’un art renouvelé par l’unité correspondait, chez divers artistes une égale méfiance devant ce qui pouvait apparaître comme un art officiel.

D’autre part, l’idée de l'excellence d'un travail artistique en unité était parfois manipulée en sorte d'exercer un contrôle pour ne pas dire une censure de la part de qui – artiste ou non – pensait en avoir le droit ou le devoir.

La dimension individuelle et collective de l’inspiration

L'enjeu est d'importance. Il n’est pas question uniquement du travail en équipe : en ce sens tout travail d’artiste demande l’unité. Dans l’élaboration de certaines œuvres beaucoup d’artistes sont engagés nécessairement dans des expériences qui ressemblent à celles que nous connaissons parmi les plus fortes de notre spiritualité.

Je crois que l’inspiration artistique en est la pierre de touche. S’il existe dans l’art quelque chose de personnel, de solitaire, de sacré c’est justement l’inspiration. Lorsqu’un artiste est inspiré, son œuvre est une surprise pour lui avant qu’elle ne le soit pour le public. Il en est le premier déconcerté, le premier étonné de l’audace de ce qu’il est en train de créer. Il a besoin de courage, de force pour ne pas se contenter de ce qu’il sait déjà faire, de ce qui est déjà reconnu beau par le public. Sa solitude est extrême. L’inspiration est ce qui le stimule par son évidence. Et souvent le choix est héroïque.

Parlant de la vie spirituelle, Chiara nous a expliqué que la présence de Jésus au milieu de nous est le haut-parleur de Jésus en nous. L’artiste qui jouit de la présence de Jésus au milieu de ceux qui s’aiment expérimente l’amplification de son inspiration artistique. Il distingue mieux la nouveauté, il y trouve les forces d’y croire et le courage de se lancer à la créer avec son art.

Dieu Beauté parle à beaucoup mais peu nombreux sont assez grands pour informer leur art de son exigeante nouveauté. Nous ne sommes pas tous des Picasso ou des Stravinskij, des Joyce ou des Fellini. Si Jésus au milieu de nous est le haut parleur de Dieu Beauté, je pense que nous aussi, qui sommes des petits, nous aurons l’inspiration la force et le courage de la nouveauté.

Dori

J’ai eu la chance de partager la responsabilité des focolari de Belgique avec Dori. J’étais jeune, au début de mon chemin spirituel. Elle me faisait son égal. Elle respectait d’une façon exemplaire chaque idée qui parfois avec elle se révélait être une inspiration..

Il y a quelques jours elle-même m’a confié qu’après ces moments d’unité, où nous avions affronté des questions typiques des focolari, et certes pas du domaine de l’esthétique, elle se sentait portée à écrire des poésies alors que moi, pensait-elle, j’aurai peint. Nous n’avions pas voulu vivre en présence de Jésus pour peindre ou écrire des poésies, cela aurait été le manipuler et tout alors serait mort ; mais lui au milieu de nous nous a inspiré non seulement des décisions pour les focolari, mais aussi parce que nous avions un talent artistique, il inspirait à Dori une poésie et à moi une peinture.

L’idéal à la perfection

J'aimerais que la salle soit éclairée pour voir le public

Il y a quelques mois, Chiara eu l’idée de rencontrer le monde de l’art. Elle a choisi elle-même les dates du congrès pour parler elle-même de Dieu Beauté. Elle en a donné les grandes lignes du programme, elle a choisi les conférences et certaines des contributions artistiques. Elle désirait que ce ne soit pas un congrès sur l’art mais un congrès d’art.

Cela me semblait important. Souvent dans le passé, l’art a pu semblé mis de coté et même entravé, pour laisser la place à des choses plus sérieuses ou plus spirituelles. "Impara l'arte e mettila da parte", " Apprend l’art et mets-le de coté " entendait-on de la part de personnes par ailleurs pleines de sagesse. Ce proverbe cité non pas pour encourager à dépasser la technique pour accéder à la vrai création, mais pour faire renoncer à l’art considéré comme un empêchement à suivre Jésus. Je connaissais des artistes incompris et sans place dans le Mouvement. Chiara souffrait de cela et elle voulait que les artistes se trouvent à l’aise.

Pour ne parler que d’un de ceux-ci, j’ai vécu la dernière période de la vie de Mario Pardi. Un des premiers Gen qui, comme d’autres de sa génération, mis en demeure de choisir entre le théâtre et la vie ‘Gen’, pour être fidèle au charisme de Chiara qui le poussait à ne pas fuir le monde et au contraire à témoigner de son Idéal sur les planches, il laissa les Gen. Seul parmi d’autres, seuls eux aussi, attirés comme lui avec nostalgie par l’Unité, il avait vécu une intense créativité artistique toute pétrie de cet esprit.

Je me souviens des heures passées dans sa chambre d’hôpital. Mario, avec un fil de voix et une énergie et une conviction incroyables, récitait en play-back ses morceaux de théâtre géniaux, que nous visionnions ensemble en vidéo. Il me confiait son œuvre artistique qu’il voulait transmettre à Chiara. Il voulait que toute cette beauté retourne à la source d’où elle avait jaillie. Il me confiait les artistes qui à l’intérieur ou à l’extérieur du Mouvement, vivaient le même Idéal dans leur art et souffraient.

Il offrait ces journées, c’étaient les dernières, pour le ‘Centro Maria’ naissant. Il vivait pour la prochaine rencontre de Folgaria et enregistrait un message aux artistes que vous entendrez demain.

Chiara a téléphoné à Mario le jour qui précédait sa mort et l’a accueilli officiellement à comme membre du ‘focolare’, selon son désir le plus cher. Acteur, metteur en scène, auteur dramatique et focolarino à part entière !

Durant les fêtes pascales je suis passé au cimetière de Loppiano où il est enterré et pour me mettre d’accord avec lui en vue de ce congrès.

Selon moi, si nous sommes réunis aujourd’hui autour de Chiara, nous le devons en grande partie à lui et à beaucoup d’entre vous qui, Dieu merci ! êtes bien vivants. Vous avez souffert, vous avez patienté ou vous vous êtes rebellés, vous vous êtes peut-être éloignés en critiquant éventuellement le Mouvement – Mais qui vous jugera pour cela ? – mais aujourd’hui vous êtes ici. Aujourd’hui nous sommes ici. Nous avons écouté Chiara et nous voulons répondre à son défi.

Chaque nouveauté se paie. Le 4 mars 1999, j’ai écrit à Chiara : " si tu le croies opportun et possible pour toi, je serai très heureux de pouvoir te rencontrer. J’ai entendu un bruit comme quoi tu ne partages pas mon expérience artistique. Tu peux t’imaginer que pour quelqu’un qui depuis quarante ans cherche de tout son cœur, son esprit et ses forces de comprendre et de vivre ce que le charisme porte dans l’art, c’est important de l’entendre dire de toi personnellement et non d’un tiers.

Si c’est vraiment ainsi comme j’ai cru le comprendre, je ne te cache pas que j’en éprouverai une très forte douleur et aussi un grand trouble à la pensée qu’un grand nombre d’artistes du Mouvement voient dans mon expérience une espérance pour eux aussi. "

Chiara m’a aussitôt appelé et nous avons éclairci tout malentendu sans difficulté. Nous avons parlé de divers sujets qui ont fait partie de son discours d’aujourd’hui.

A un certain moment je lui ai dit : " Cette rencontre est importante pour moi. Cela fait trente neuf ans que je l’attend " Et Chiara : " ah bon ? ". Je lui ai raconté ce que vous savez. Et Chiara : " Et nous ne nous sommes plus rencontrés ? " Et moi : " A dire la vérité, j’imaginais que la rencontre aurait pu se faire avant, mais je ne l’attendais pas avec hâte car je pensais qu’elle devait venir au moment opportun ". Et Chiara : " Le moment est arrivé. Je vois beaucoup de signes qui me font penser que le moment est arrivé pour cette troisième phase que nous appelons Hollywood.

Beaucoup, comme toi , ont attendu avec fidélité, d’autres avaient plus de hâte. Et peut-être qu’ils sont en dehors du Mouvement. Peut-être aussi qu’ils sont en train de le juger. Mais il fallait attendre. Maintenant vous êtes mûrs dans le vrai et le bien. Le moment est venu pour vous de donner le beau ".

Nous avons entendu aujourd’hui tout ce que Chiara attend des artistes. Il s’agit d’actualiser une troisième phase de notre vie. Pensez-y ! La première fois que Chiara a eut l’intuition qu’il y aurait une troisième phase dans le développement de notre vie a été le 22 janvier 1955.

Elle disait : " Il y aura une sorte d’Hollywood, qui est le monde. Une sorte d’autre ville représentant le monde et qui devra se fondre en unité avec Assise et Paris ; et l’étude on peut le comprendre ! elle a toujours été une chose pure, intellectuelle, belle, faite aussi par les prêtres, mais quand vient le monde avec toutes ses vedettes et ses stars, avec son élégance, ses modes, ses goûts, ses sciences, sa littérature stupide, etc. toutes ces choses-là, l’art, les bals, les danses, et nous devrons faire unité avec tout cela ! Et nous devons le faire. Ah quelle fusion merveilleuse: Assise, Paris, Hollywood ! Sûrement, notre Idéal atteint à sa perfection, c'est que le monde attend pour se convertir. "

La perfection notre Idéal. Voilà ce que nous confie Chiara. Excusez du peu ! Sa perfection, parce c’en est l’incarnation, c’est à dire le plus grand amour porté dans ses conséquences ultimes, jusqu’aux vedettes et aux stars, à l’élégance, la mode, les goûts, la littérature stupide, les bals, les danses … se faire un en tout hormis le péché. Chiara nous lance ce défi, elle nous confie son idéal pour le porter à la perfection.

Dieu est Vérité, Il est le Bien, il est Beauté.

Les portes de la vérité s’ouvrent souvent difficilement pour nos contemporains, parce qu’ils ont un sens inné du scepticisme.

Accéder à Dieu par la porte du bien est difficile maintenant qu’auparavant : " Oui, Dieu est bon, il est trop bon pour moi. Je ne suis pas capable de faire le bien "

Un Dieu parfait nous décourage et le Dieu du vrai nous dépasse. Si nous entrons par la porte du beau, toute résistance tombe. La Beauté est la porte qui s’ouvre sur Dieu pour l’homme contemporain.

Mais Dieu est un. Celui qui rencontre la beauté, avec le temps, ou dans l’éternité, il trouvera le vrai et le bien.

Sans les artistes, la porte reste fermée. Nous sommes les professionnels de la beauté.

A l’inverse, les autres, ceux qui n’ont pas de talent artistique, seraient obligés à s’improviser artistes et à créer un pseudo-art idéal. Quelle tristesse !

Chiara a confiance en nous. Nous voulons développer l’Art en communion ? La communion des arts ? la communion dans le travail artistique ? L’unité entre les artistes ?

J’ai demandé à Chiara quel sera le prochain pas. Elle m’a répondu, tout comme est en train de naître un courant de pensée politique avec le Mouvement pour l’Unité, tout comme est en train de naître un courant de pensée économique avec l’Economie de Communion, les artistes trouveront la manière qui est la leur pour ne plus être isolés et ainsi ils réfléchiront sur l’esthétique de l’Art en communion..

Lorsque j’étais jeune, je songeais à une famille spirituelle d’artistes, mais Jésus m’appelait à une famille spirituelle universelle. Aujourd’hui cette famille commence une troisième phase de son histoire. Elle sent la vocation spécifique de donner de la beauté au monde.

Après tant d’années consacrées au bon vouloir et ensuite au penser vrai, nous voici tous ensemble artistes ou non, appelés au bel-amour ! Après aimer et penser, enfin bellir, si ce nécessaire néologisme m'est accordé. L'unité de charité et de vérité, mais aussi de beauté. Tant de dialogues presque impossibles sur le plan de la doctrine ou de l’éthique, sont déjà en marche sur le plan de la beauté. Et il me semble que c’est le centuple, et ce qui est promis à celui qui laisse tout pour suivre Jésus !

Chiara nous lance ce défi.

Moi je suis d'accord. Et vous ?

Michel Pochet