Michel Pochet
(traduit par Philippe Blondel)
Pour un art en communion Mon expérience artistique avec Chiara" Rounds " de Luciano Berio
Spectaculaire, nest-ce pas ? Cela vous a plu ?
Jai choisi ce morceau de musique vraiment contemporaine (même si elle a été composée il y a trente deux ans) pour introduire cette heure toute consacrée à lart dans notre siècle, ainsi quà mon expérience artistique avec Chiara.
Première partie
Dieu Beauté
Il était clair, lorsque jétais jeune, dans lesprit de beaucoup que Dieu et la Beauté, ou pour le moins lart et la religion, sopposaient. On aimait voir une contradiction entre la sainteté et la vie dartiste. Il y avait opposition dans les termes. Pour moi au contraire cétait une seule chose au point que ma foi en Dieu avait été ébranlée par la constatation que je la confondais avec la jouissance esthétique, et l'idée je donnais au Beau que jexpérimentais, le nom de Dieu - sans que je sache sil existait vraiment.
Dieu, en tant que Beau était une expérience constitutive de mon identité. Cela remontait à mes premiers souvenirs denfant, expérience qui ne sest jamais trouvé démentie par la suite. Je me sentais appelé, ensemble au sacerdoce et à lart.
Une attraction subtile du néant
Avant le moment de la rencontre avec Chiara, cétait le temps de fortes et profondes secousses. Ce que je ressentais et ce que je comprenais de mon identité, je ne voyais pas comment le réaliser.
Il ny avait pas la place en moi pour un monde divisé en deux parties : le religieux et le profane. Jenviais dautres époques qui avaient rendu possible lart dun Bienheureux Angelico, ou bien la foi dun Michelange.
Et jarrivais à penser à une absurdité : dimaginer fonder, puisquelle nexistait pas, une communauté dartistes tous dévoués au Dieu Beauté.
Je doutais. Jai cherché durant des années la preuve de la non existence de Dieu, ou bien celle de son existence. Mais aucun raisonnement ne me convenait.
Jétais alors étudiant à Paris. Extérieurement, japparaissais comme un jeune heureux. Je létais. Mais le doute installé en moi rendait tous mes actes précaires et je me souviens quune nuit, après avoir vu un retentissant Don Giovanni à lOpéra, et me trouvant dans une situation dabattement plus sérieux, je me suis demandé si javais des raisons suffisantes pour vivre.
Je nen avais pas. Mais je ne trouvais pas non plus une quelconque raison pour me suicider. Et encore une fois je dépassais ainsi lattirance du rien.
Fiera di Primiero
Durant la Mariapolis de 1959 mon intimité avec Dieu se distingua dun coup de la jouissance esthétique. Jy expérimentais que Dieu était très proche de moi, mais tout goût esthétique était disparu. La nature, que je savais merveilleuse, je la voyais inanimée, semblable à un décor de théâtre. Dieu avait disparu du Beau. Jen fus bouleversé et troublé.
Une voix intérieure me disait : arrête de confondre Dieu avec la beauté au risque de nier son existence alors quil vient à ta rencontre dans la beauté. Croie. Fais attention car cela peut être la dernière occasion qui test donnée ! De fait, à la Mariapolis il me fut donné loccasion de décider de croire en Dieu et de le choisir en plaçant toute autre chose en second.
Une idée nouvelle faisant son chemin en moi : ton art sera de vivre Marie, dans le sens de donner Jésus-Beauté au monde. Et ce sera ton sacerdoce à toi : donner corps à la beauté de Dieu.
En laissant Fiera di Primiero, jécrivis une lettre à Chiara dans laquelle je racontais, dans les détails toute mon histoire jusquà parler de cette intuition de ma vocation et je lui demandais ce quelle en pensais.
Elle me répondit par cette lettre : " Pour ce que tu me dis dans ta lettre, jespère pouvoir en parler avec toi plus à fond lorsque je te reverrais, peut-être à Paris. En attendant, continue sur le chemin entrepris. Je crois que Jésus a un dessein sur toi. Mais i l se manifestera ".
Une vision esthétique du monde
Durant lhiver 1961 nous nous rendions à Rome en deux voitures. Je me suis retourné pour saluer les occupants de la seconde voiture. Le soleil était déjà à lhorizon. Jai encore dans les yeux sa beauté. Il me semblait quil vivait, quil vibrait et quil dansait dans le ciel bleu dégagé.
Mon cur battait à peine. Je ne respirais presque plus. Et puis dun trait sortirent du soleil des ondes dune lumière très douce, comme si une respiration sélargissait sur la totalité du ciel, en prenant au fur et à mesure toutes les couleurs de larc-en-ciel.
Je pensais au soleil comme métaphore du Christ, mais la lune, comme métaphore de Marie manquait. Et puis le sanctuaire de Ronchamp se profila devant nous, nous invitant. Sa structure blanche telle une femme bien présente mentoura dune paix formidable. Je compris, au travers de la symbolique que Marie était là, non pas comme la lune mais comme le ciel tout bleu qui contient le soleil. Ce fut ce soir-là que je sentis et que je compris aussi quelle est la mère du Bel Amour et jen voulu être son fils.
Le soleil était couché, mais sa lumière dorée faisait en sorte quil ny avait pas dombre, mais que tout était lumière. Dans cette lumière, tout ce que mes yeux pouvaient voir était beau. Des mystiques, en pareille occasion auraient eu une vision religieuse du monde. En tant quartiste la mienne fut une vision esthétique.
Depuis ce jour chaque beauté est relativisée à cette vision dune beauté sans pareil. Et puis, à partir de maintenant jétais assuré de pouvoir trouver une semence de beauté nimporte où.
Lart devenait une chose passagère, mais en même temps il trouvait son fondement et sa raison dêtre. Car, si Dieu voit le monde ainsi, il sagit de le montrer comme lui le voit. Cest cela lart.
Le marchand de tableaux
Un ami de famille me présenta à un important marchand de tableaux parisien qui apprécia les travaux du jeune artiste. Généreux, il mexpliqua ce quil fallait faire pour entrer dans son écurie, avec lavenir assuré. Il suffisait de choisir un style assez caractéristique, facilement reconnaissable sur le marché et sy tenir. Il me montra les travaux de ses protégés. Eh bien, chacun avait développé un style à la mode, pas forcement désagréable il est vrai, mais déjà fermé sur soi, donc déjà vieux. Je menfuis, dégoûté.
Le " Centro Maria "
En octobre 1961, Chiara parla dun Centre artistique du Mouvement, le " Centro Ave Maria ". Il était double : le " Centro Ave ", féminin et le " Centro Maria ". Pour symboliser cette naissance, Chiara donna a Silvana Cerquetti le nom de Ave. Le Centro Ave sest développé jusquà maintenant comme on le sait, mais le Centro Maria disparut dans loubli.
Ces jours-là Chiara mavait demandé de faire un billet pour les vux de Noël. Je dessinais une scène de la nativité , mais elle-même disparut dans loubli.
En réalité Chiara lavait bien choisie mais le billet avait été imprimé avec deux grosses fautes dorthographe dans le texte. Toutes les cartes ont été alors détruites.
En bas, à gauche, Chiara avait fait écrire Centro Maria. Le Centro Maria était donc bien né ensemble avec le Centro Ave, mais né et mort en même temps.
Pour moi, cet épisode de lavortement, si lon peut parler ainsi, du Centro Maria est l'apologue de mon entière expérience artistique dans le Mouvement : perdre et retrouver, pour perdre encore et plus radicalement.
La mère du Bel Amour
Jétais profondément conscient quil ne fallait pas enterrer mes propres talents par simple peur, ni manquer de lhuile (nécessaire à la lampe) par négligence. Il ne sagissait pas de demander aux autres dêtre les responsables de mon propre dessein de Dieu, ni même à mes supérieurs. Obéissance loyale et détachement joyeux, dans le respect scrupuleux des dons de Dieu.
De tout cela jen parlais à Chiara dans un échange de lettres : " Comment se fait-il quaujourdhui jéprouve le besoin de faire le point ? Peut-être parce que ma vie tappartient. peut-être parce que je suis né avec toi dans lesprit de Dieu, et parce que je suis une de ses paroles au sein de sa parole que tu es toi-même. Jaimerais ne jamais parler de moi, et cela explique peut-être mon silence habituel avec toi, mais aujourdhui je découvre encore plus que je nexiste pas. Toi, tu existes. Je suis un de toi. Je le sais depuis que je tai rencontrée. Je nai jamais eu de doute à ce propos. Jai toujours et seulement aspiré à nêtre rien pour te laisser la place, pour te permettre de vivre chez un autre individu, de parler une autre langue, de pénétrer dans dautres milieux, de texprimer avec dautres moyens dexpression, de voir avec dautres yeux, daimer avec un autre cur, de souffrir avec dautres nuances de la souffrance.
Je tai rencontré cela fait 15 ans maintenant et jéprouve aujourdhui le désir de savoir qui es-tu en moi. Que sens-tu dêtre en moi ? Es-tu libre en moi ou bien est-ce que je mets un obstacle à ton amour ? à ta souffrance ? Je cherche à cueillir le battement de ton cur dans le mien, je cherche à balbutier la parole au travers de la mienne, et je mefforce de têtre fidèle, mais qui es-tu en moi ?
Je maperçois que là où je vis dautres se sentent encouragés à travailler dans le domaine artistique. Est-ce toi en moi qui les encourage ? Si ce nétait pas le cas que mimporte ? Si tu napprécies pas ce que jécris, ce que je peins ou ce que je sculpte ou crée dans dautres arts, que mimporte ? Ce que je veux cest être toi. Mais toi, qui es-tu en moi ? ".
Chiara ma répondu : " Le plus grand chef duvre que tu peux faire et tu en es capable, cest de sculpter Marie en toi. Je dis que tu en es capable parce quavec la grâce de Dieu tu es arrivé à comprendre quil faut déplacer chaque chose pour laisser la place à Dieu seul.
Si, exceptionnellement, tu tiens encore un crayon, un pinceau, un ciseau pour dessiner, peindre ou sculpter, cest parce que celui qui te dicte la volonté de Dieu a pensé que cela nest pas un obstacle à ta sanctification et y apporte même une note de beauté.
Tu me demandes et je comprends ton expression ce que je suis en toi, autrement dit ce que fait le charisme en toi : je voudrais te dire que je désire répéter ma vie en toi, aimer Dieu aussi avec ton cur, en particulier comme Mère du Bel Amour. Je pense que cela te suffit et tinspire ".
Mon arrivée à Rome
Après 24 années passées en Belgique comme délégué du Mouvement, je me suis retrouvé fatigué et jai été appelé à Rome pour me reposer. Et lorsque je me suis repris, Chiara ma demandé de rester pour " travailler dans mon domaine et pour le monde de lart ". Pour comprendre ce quelle désirait jai rappelé à Chiara lhistoire de lavortement de 1961 et elle-même a confirmé que ce qui venait en lumière était le Centro Maria.
Seconde partie
LArt moderne
Diapositives de la peinture contemporaine
(Attention le fichier est long! 3,58MB)
Ma formation artistique fut substantiellement classique, et donc peu ouverte à lart contemporain. Comme beaucoup jétais perplexe devant un art qui paraissait ne pas avoir comme but la beauté. Jétais tenté de me réfugier dans un passé esthétiquement sûr lorsquil ny avait personne à contester que le but de lart était la beauté et que le laid en était le contraire.
Pendant des siècles lart par définition avait tendu à lharmonie, cest à dire à la jouissance esthétique. En musique les dissonances étaient bannies. Il existait des règles de composition, de juxtaposition des couleurs. Certaines réalités de la vie étaient considérées triviales, pas suffisamment nobles pour être objet de la création artistique.
Les artistes modernes ne voulurent pas se mettre au service du plaisir pur. Ils refusèrent un art de divertissement, de consolation, même religieux, éloigné de la réalité.
Ils renversèrent la définition de lart. Le beau, dans ce quil avait dagréable, cessa dêtre le but de lart. Il ny eut plus de sujets tabou. Juxtaposer des couleurs contrastantes, des formes disparates, provoquer des dissonances musicales, utiliser le langage populaire en littérature, en rompant toute convention, toute règle de composition, cela devint un credo esthétique.
Comme beaucoup, jétais déconcerté par lart moderne. Je narrivais pas à concilier lidée de la beauté comme attribut de Dieu et un art qui, de fait, se présentait souvent justement comme matérialiste et qui demblée ne cherchait pas lharmonie.
Cependant, comme beaucoup, je me surprenais à croire que certaines uvres, même laides, me touchaient en profondeur. Elles révélaient des réalités humaines cachées, des souffrances, des effrois, des détresses, des solitudes, tous les maux et les salissures de notre siècle. Sans complaisance avec le mal et bien au contraire provoquaient la compassion, et non la jouissance morbide.
Dautre part je narrivais pas à supporter la littérature édifiante, les images pieuses et toute la production à leau de rose dartistes qui se disent croyants.
Mon intérêt pour lart moderne, pour tel film déconcertant, pour tel roman difficile, pour telle peinture grotesque, pour telle poésie hermétique, était-ce une faiblesse ou une imperfection ? Je sentais instinctivement que la vérité et le bien était du coté de ce laid et non pas du coté de ce beau.
Chiara est sortie de ce dilemme lorsquelle donna aux premières focolarine qui commençaient à étudier ce conseil : Elle leur disait de ne pas se laisser intimider par les idées imprimées dans les livres, mais daimer les penseurs comme leurs prochains en voyant en eux Jésus, peut-être abandonné, ou mort, mais de recevoir deux la part de vérité que chacun avait à leur transmettre.
Cest ainsi que jai fait avec les artistes. Jai appris à les aimer. Jai peut-être rencontré un manque dharmonie dans leurs uvres mais au delà de la plaie que représente le laid, jai vraiment trouvé beaucoup de beauté.
Not I
Samuel Beckett, par exemple a porté jusquà ses conséquences extrêmes un théâtre rendu essentiel à l'extrême. Nous avons aujourdhui la chance davoir parmi nous Sarah qui a raconté cette belle expérience à Chiara. Cette créature douce et angélique nous interprétera un des morceaux les plus difficiles pour une actrice, celui de la bouche dans le Not I, pas moi. Cest un monologue en anglais, mais je crois que nous naurons pas de difficulté à comprendre le sens profond de ce chef duvre du non sens.
La Dolce Vita
Projection de la scène finale de La dolce Vita
Lorsque Chiara nous lut sa page intitulée " La Résurrection de Rome ", elle notait dans sa présentation que Fellini navait rien inventé lorsquil fit le tournage la Dolce Vita, parce que Rome était comme il lavait décrite dans son chef-duvre, vue alors comme une invention diabolique. A ce moment-là Chiara nous lut deux textes qui traitaient de lenfer.
Je lui écris : " Parmi les réalités merveilleuses que tu nous fait voir aujourdhui, je crois que la plus belle a été la vision de lenfer. Cest un chef-duvre, tout comme La Dolce Vita, où, dune manière géniale Fellini décrit la Rome infernale et tragiquement grotesque, ressemblant à celle que tu décrit dans la page que tu nous a lue. Limpossibilité daimer, le non sens de tout, le renversement exaspéré des valeurs, la course sans que lon puisse sarrêter, lennui sans réveil, un monde ressemblant au cadavre dun grand poisson aux yeux écarquillés. Je pense que Fellini, comme les grands artistes de notre temps, a su décrire lenfer, mais il ne savait pas quon pouvait le voir à partir du Paradis, même si les toutes dernières images du film qui montre une fille aux yeux limpides et au sourire plein de pureté peuvent être interprétées comme le désir de regarder avec dautres yeux.
Dans " la Résurrection de Rome " tu montres quel doit être le regard de lartiste qui voit tout, même le mal qui se cache. Mais tu ne le fais pas dune manière ambiguë, complaisante, avec le risque den faire une invention diabolique. Tu nous guides vers la beauté et la lumière dans lesquelles ces réalités rachetées par Jésus Abandonné se présentent dans la vision du Paradis "
Je navais pas dit à Chiara, mais je le pensais, que la jeune femme aux yeux limpides, qui souriait avec un amour immense parce que désintéressé et qui cherchait en vain de parler avec Mastroiani, de lautre coté du fleuve, et qui lui faisait peur en esclave quil était du monde cadavérique ; je pensais quelle navait pas été inventée par Fellini mais quelle était bien cette jeune provinciale qui avait écrit " la Résurrection de Rome ".
Une jeune fille qui porte sur la réalité un regard sans peur, qui recherche la beauté là où elle nest pas, et qui la trouve, avec ce regard qui voit la mort de la beauté mais qui nen doute pas et la ressuscité.
Ressuscité avec les stigmates de la Passion
Il y a quatre ans, à la Mariapolis Faro, Ivan Bregant désirait que je peigne. Je nétais pas dans les conditions mentales de le faire et à cause de la guerre je navais pas de quoi le faire. Jai trouvé un vieux drap, taché, déchiré ainsi quun peu de peinture. Jai donc peint.
Un autre ami, Bostian, surpris par mon travail, pensa que devait exister quelque part un second drap pour constituer la paire. Une fois trouvé, nettoyé et repassé il me le donna pour en faire un autre chef-duvre. Il se trouvait être vieux, troué, en loque à jeter !. Jétais désolé. Mais comment ne pas décevoir Bostian ?
Je regardais avec une certaine angoisse lépave qui seffilochait et il me vint à lesprit Jésus abandonné. Lui aussi seffilochait. Consummatum est. Je peins le grand visage dun homme souffrant, couronné dépines, ensanglanté. Mais quel ne fut pas mon étonnement en me rendant compte que je nétais pas en train de peindre lAbandonné mais le Ressuscité. Deux icônes opposées réunies. Le Ressuscité avec les stigmates de labandon
Diapos Gesufaro
Bouleversé, je regardai durant des heures limage qui sétait imposé à mon pinceau. Séclaircissait dans mon esprit lexpérience esthétique de ce siècle.
La Beauté éternelle sest fait homme en Jésus. Il a vécu toutes les facettes de la vie humaine, des plus sublimes aux plus banales, des plus joyeuses aux plus douloureuses, jusquà labandon et à la mort. Jusque dans la Résurrection.
Parfois, dans lart contemporain la beauté est réduite à un cri inarticulé mais ainsi elle sexprime de façon radicale. Elle nous donne son Esprit.
Elle semble morte, ensevelie sous la pierre du laid. Mais le troisième jour la tombe est vide. Quelquun nous dit quelle est ressuscitée et quelle nous attend.
Elle chemine avec nous. Elle nous parle. Le cur brûle dans la poitrine. Le soir tombe. Nous la retenons pour le repas, mais nos yeux souvrent au moment ou elle disparaît. La beauté ressuscitée napparaît jamais : elle disparaît, elle se cache dans lanonymat de lhomme quelconque, dans le banal, dans le quotidien. Le soleil se couche, laissant la place à la lune. Marie, reflet de la beauté ressuscitée, est toujours présente là où la beauté disparaît, pour nous guider vers elle.
La beauté est sur la rive du lac, méconnaissable. Lil pur la devine et nous ouvre les yeux. Nous nous jetons à leau et la beauté nourrit notre esprit et nos sens, avec le pain cuit sur la pierre chaude.
Il ne sagit pas de la beauté qui est toute fascination, léchée et séduisante, doucereuse jusquà la nausée, parfumée comme lest une fleur vénéneuse, éventuellement pieuse comme lest le bigot, en vérité luciférienne parce que non incarnée.
La beauté est forte, hardie, courageuse, patiente. Elle ne se donne pas en spectacle et ne se prostitue pas. Elle peut apparaître aux yeux de beaucoup comme dysharmonie, cacophonie, obscurité, puisque, dans sa gloire, elle porte les stigmates de la passion et de la mort.
Olivier Messian
Quatuor pour la fin du temps, cinquième mouvement, "Louange à l'éternité de Jésus". Ecrit et interprété pour la première fois dans un camp de concentration durant la dernière guerre mondiale. (Alessandro Capella, piano, et Sophie Rossé, violoncelle.)
Troisième partie
lArt en communion
Une des conséquences du charisme de lUnité, très attendue par les artistes est un art renouvelé, un art "idéal". Et certaines expression de Chiara font entrevoir un lien profond presque une identification entre beauté et vérité, entre lâme de lartiste et lâme du saint qui demanderait une réflexion approfondie.
A cette grande espérance dun art renouvelé par lunité correspondait, chez divers artistes une égale méfiance devant ce qui pouvait apparaître comme un art officiel.
Dautre part, lidée de l'excellence d'un travail artistique en unité était parfois manipulée en sorte d'exercer un contrôle pour ne pas dire une censure de la part de qui artiste ou non pensait en avoir le droit ou le devoir.
La dimension individuelle et collective de linspiration
L'enjeu est d'importance. Il nest pas question uniquement du travail en équipe : en ce sens tout travail dartiste demande lunité. Dans lélaboration de certaines uvres beaucoup dartistes sont engagés nécessairement dans des expériences qui ressemblent à celles que nous connaissons parmi les plus fortes de notre spiritualité.
Je crois que linspiration artistique en est la pierre de touche. Sil existe dans lart quelque chose de personnel, de solitaire, de sacré cest justement linspiration. Lorsquun artiste est inspiré, son uvre est une surprise pour lui avant quelle ne le soit pour le public. Il en est le premier déconcerté, le premier étonné de laudace de ce quil est en train de créer. Il a besoin de courage, de force pour ne pas se contenter de ce quil sait déjà faire, de ce qui est déjà reconnu beau par le public. Sa solitude est extrême. Linspiration est ce qui le stimule par son évidence. Et souvent le choix est héroïque.
Parlant de la vie spirituelle, Chiara nous a expliqué que la présence de Jésus au milieu de nous est le haut-parleur de Jésus en nous. Lartiste qui jouit de la présence de Jésus au milieu de ceux qui saiment expérimente lamplification de son inspiration artistique. Il distingue mieux la nouveauté, il y trouve les forces dy croire et le courage de se lancer à la créer avec son art.
Dieu Beauté parle à beaucoup mais peu nombreux sont assez grands pour informer leur art de son exigeante nouveauté. Nous ne sommes pas tous des Picasso ou des Stravinskij, des Joyce ou des Fellini. Si Jésus au milieu de nous est le haut parleur de Dieu Beauté, je pense que nous aussi, qui sommes des petits, nous aurons linspiration la force et le courage de la nouveauté.
Dori
Jai eu la chance de partager la responsabilité des focolari de Belgique avec Dori. Jétais jeune, au début de mon chemin spirituel. Elle me faisait son égal. Elle respectait dune façon exemplaire chaque idée qui parfois avec elle se révélait être une inspiration..
Il y a quelques jours elle-même ma confié quaprès ces moments dunité, où nous avions affronté des questions typiques des focolari, et certes pas du domaine de lesthétique, elle se sentait portée à écrire des poésies alors que moi, pensait-elle, jaurai peint. Nous navions pas voulu vivre en présence de Jésus pour peindre ou écrire des poésies, cela aurait été le manipuler et tout alors serait mort ; mais lui au milieu de nous nous a inspiré non seulement des décisions pour les focolari, mais aussi parce que nous avions un talent artistique, il inspirait à Dori une poésie et à moi une peinture.
Lidéal à la perfection
J'aimerais que la salle soit éclairée pour voir le public
Il y a quelques mois, Chiara eu lidée de rencontrer le monde de lart. Elle a choisi elle-même les dates du congrès pour parler elle-même de Dieu Beauté. Elle en a donné les grandes lignes du programme, elle a choisi les conférences et certaines des contributions artistiques. Elle désirait que ce ne soit pas un congrès sur lart mais un congrès dart.
Cela me semblait important. Souvent dans le passé, lart a pu semblé mis de coté et même entravé, pour laisser la place à des choses plus sérieuses ou plus spirituelles. "Impara l'arte e mettila da parte", " Apprend lart et mets-le de coté " entendait-on de la part de personnes par ailleurs pleines de sagesse. Ce proverbe cité non pas pour encourager à dépasser la technique pour accéder à la vrai création, mais pour faire renoncer à lart considéré comme un empêchement à suivre Jésus. Je connaissais des artistes incompris et sans place dans le Mouvement. Chiara souffrait de cela et elle voulait que les artistes se trouvent à laise.
Pour ne parler que dun de ceux-ci, jai vécu la dernière période de la vie de Mario Pardi. Un des premiers Gen qui, comme dautres de sa génération, mis en demeure de choisir entre le théâtre et la vie Gen, pour être fidèle au charisme de Chiara qui le poussait à ne pas fuir le monde et au contraire à témoigner de son Idéal sur les planches, il laissa les Gen. Seul parmi dautres, seuls eux aussi, attirés comme lui avec nostalgie par lUnité, il avait vécu une intense créativité artistique toute pétrie de cet esprit.
Je me souviens des heures passées dans sa chambre dhôpital. Mario, avec un fil de voix et une énergie et une conviction incroyables, récitait en play-back ses morceaux de théâtre géniaux, que nous visionnions ensemble en vidéo. Il me confiait son uvre artistique quil voulait transmettre à Chiara. Il voulait que toute cette beauté retourne à la source doù elle avait jaillie. Il me confiait les artistes qui à lintérieur ou à lextérieur du Mouvement, vivaient le même Idéal dans leur art et souffraient.
Il offrait ces journées, cétaient les dernières, pour le Centro Maria naissant. Il vivait pour la prochaine rencontre de Folgaria et enregistrait un message aux artistes que vous entendrez demain.
Chiara a téléphoné à Mario le jour qui précédait sa mort et la accueilli officiellement à comme membre du focolare, selon son désir le plus cher. Acteur, metteur en scène, auteur dramatique et focolarino à part entière !
Durant les fêtes pascales je suis passé au cimetière de Loppiano où il est enterré et pour me mettre daccord avec lui en vue de ce congrès.
Selon moi, si nous sommes réunis aujourdhui autour de Chiara, nous le devons en grande partie à lui et à beaucoup dentre vous qui, Dieu merci ! êtes bien vivants. Vous avez souffert, vous avez patienté ou vous vous êtes rebellés, vous vous êtes peut-être éloignés en critiquant éventuellement le Mouvement Mais qui vous jugera pour cela ? mais aujourdhui vous êtes ici. Aujourdhui nous sommes ici. Nous avons écouté Chiara et nous voulons répondre à son défi.
Chaque nouveauté se paie. Le 4 mars 1999, jai écrit à Chiara : " si tu le croies opportun et possible pour toi, je serai très heureux de pouvoir te rencontrer. Jai entendu un bruit comme quoi tu ne partages pas mon expérience artistique. Tu peux timaginer que pour quelquun qui depuis quarante ans cherche de tout son cur, son esprit et ses forces de comprendre et de vivre ce que le charisme porte dans lart, cest important de lentendre dire de toi personnellement et non dun tiers.
Si cest vraiment ainsi comme jai cru le comprendre, je ne te cache pas que jen éprouverai une très forte douleur et aussi un grand trouble à la pensée quun grand nombre dartistes du Mouvement voient dans mon expérience une espérance pour eux aussi. "
Chiara ma aussitôt appelé et nous avons éclairci tout malentendu sans difficulté. Nous avons parlé de divers sujets qui ont fait partie de son discours daujourdhui.
A un certain moment je lui ai dit : " Cette rencontre est importante pour moi. Cela fait trente neuf ans que je lattend " Et Chiara : " ah bon ? ". Je lui ai raconté ce que vous savez. Et Chiara : " Et nous ne nous sommes plus rencontrés ? " Et moi : " A dire la vérité, jimaginais que la rencontre aurait pu se faire avant, mais je ne lattendais pas avec hâte car je pensais quelle devait venir au moment opportun ". Et Chiara : " Le moment est arrivé. Je vois beaucoup de signes qui me font penser que le moment est arrivé pour cette troisième phase que nous appelons Hollywood.
Beaucoup, comme toi , ont attendu avec fidélité, dautres avaient plus de hâte. Et peut-être quils sont en dehors du Mouvement. Peut-être aussi quils sont en train de le juger. Mais il fallait attendre. Maintenant vous êtes mûrs dans le vrai et le bien. Le moment est venu pour vous de donner le beau ".
Nous avons entendu aujourdhui tout ce que Chiara attend des artistes. Il sagit dactualiser une troisième phase de notre vie. Pensez-y ! La première fois que Chiara a eut lintuition quil y aurait une troisième phase dans le développement de notre vie a été le 22 janvier 1955.
Elle disait : " Il y aura une sorte dHollywood, qui est le monde. Une sorte dautre ville représentant le monde et qui devra se fondre en unité avec Assise et Paris ; et létude on peut le comprendre ! elle a toujours été une chose pure, intellectuelle, belle, faite aussi par les prêtres, mais quand vient le monde avec toutes ses vedettes et ses stars, avec son élégance, ses modes, ses goûts, ses sciences, sa littérature stupide, etc. toutes ces choses-là, lart, les bals, les danses, et nous devrons faire unité avec tout cela ! Et nous devons le faire. Ah quelle fusion merveilleuse: Assise, Paris, Hollywood ! Sûrement, notre Idéal atteint à sa perfection, c'est que le monde attend pour se convertir. "
La perfection notre Idéal. Voilà ce que nous confie Chiara. Excusez du peu ! Sa perfection, parce cen est lincarnation, cest à dire le plus grand amour porté dans ses conséquences ultimes, jusquaux vedettes et aux stars, à lélégance, la mode, les goûts, la littérature stupide, les bals, les danses se faire un en tout hormis le péché. Chiara nous lance ce défi, elle nous confie son idéal pour le porter à la perfection.
Dieu est Vérité, Il est le Bien, il est Beauté.
Les portes de la vérité souvrent souvent difficilement pour nos contemporains, parce quils ont un sens inné du scepticisme.
Accéder à Dieu par la porte du bien est difficile maintenant quauparavant : " Oui, Dieu est bon, il est trop bon pour moi. Je ne suis pas capable de faire le bien "
Un Dieu parfait nous décourage et le Dieu du vrai nous dépasse. Si nous entrons par la porte du beau, toute résistance tombe. La Beauté est la porte qui souvre sur Dieu pour lhomme contemporain.
Mais Dieu est un. Celui qui rencontre la beauté, avec le temps, ou dans léternité, il trouvera le vrai et le bien.
Sans les artistes, la porte reste fermée. Nous sommes les professionnels de la beauté.
A linverse, les autres, ceux qui nont pas de talent artistique, seraient obligés à simproviser artistes et à créer un pseudo-art idéal. Quelle tristesse !
Chiara a confiance en nous. Nous voulons développer lArt en communion ? La communion des arts ? la communion dans le travail artistique ? Lunité entre les artistes ?
Jai demandé à Chiara quel sera le prochain pas. Elle ma répondu, tout comme est en train de naître un courant de pensée politique avec le Mouvement pour lUnité, tout comme est en train de naître un courant de pensée économique avec lEconomie de Communion, les artistes trouveront la manière qui est la leur pour ne plus être isolés et ainsi ils réfléchiront sur lesthétique de lArt en communion..
Lorsque jétais jeune, je songeais à une famille spirituelle dartistes, mais Jésus mappelait à une famille spirituelle universelle. Aujourdhui cette famille commence une troisième phase de son histoire. Elle sent la vocation spécifique de donner de la beauté au monde.
Après tant dannées consacrées au bon vouloir et ensuite au penser vrai, nous voici tous ensemble artistes ou non, appelés au bel-amour ! Après aimer et penser, enfin bellir, si ce nécessaire néologisme m'est accordé. L'unité de charité et de vérité, mais aussi de beauté. Tant de dialogues presque impossibles sur le plan de la doctrine ou de léthique, sont déjà en marche sur le plan de la beauté. Et il me semble que cest le centuple, et ce qui est promis à celui qui laisse tout pour suivre Jésus !
Chiara nous lance ce défi.
Moi je suis d'accord. Et vous ?
Michel Pochet